Défis politiques, économiques et identitaires des journalistes en Afrique francophone, AFRI

Auteur : Marie-Soleil FRERE

Organisation affiliée : Centre Thucydide

Type de document : Article scientifique

Année de publication : 2019

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Il y a 20  ans, le 13 décembre 1998, Norbert Zongo, figure de proue du journalisme indépendant au Burkina Faso, était assassiné, alors qu’il menait des investigations mettant en cause le petit frère du président Blaise Compaoré. Cet assassinat, suivi de mouvements de protestation importants dans tout le pays, mais aussi d’une forte mobilisation des organisations internationales de défense de la liberté de la presse, en particulier.

Son parcours illustrait trois dynamiques concomitantes ayant suivi la libéralisation du secteur des médias au début des années 1990 en Afrique francophone. Après plusieurs décennies caractérisées par un monopole étatique sur l’information, où seuls existaient des médias publics animés par des journalistes-fonctionnaires, les processus de transition démocratiques ont entraîné trois phénomènes : 1) l’ouverture à l’expression plurielle et libre (dans les champs tant médiatique que politique, syndical et associatif) ;  2) la libéralisation du marché avec l’apparition d’entreprises médiatiques privées ; 3) la transformation des identités et rôles professionnels des journalistes, endossant des fonctions de contre-pouvoir et d’animation du débat démocratique. Ainsi, Norbert Zongo avait été journaliste dans la presse publique, avant de la quitter pour s’investir dans les premières expériences de presse libre au Burkina Faso.

Si la trajectoire de Zongo reflétait les trois mutations du champ médiatique – expression plurielle, entreprenariat privé, nouveaux modèles professionnels –, elle était également représentative des difficultés marquant l’évolution du secteur dans toute l’Afrique francophone, vingt ans après la mort de cette icône du journalisme africain.

  • LA FRAGILITE ORIGINELLE DES MEDIAS « LIBRES » D’AFRIQUE FRANCOPHONE

Dès leur apparition, au cours des années 1990, les nouveaux médias africains privés (qu’ils soient commerciaux, associatifs ou confessionnels), ainsi que les journalistes qui les animaient ont été confrontés à des défis politiques, économiques et identitaires.

Premièrement, la libération de la parole, dans un contexte faiblement régulé, a entraîné l’émergence de discours offensifs, voire insultants, souvent partisans, allant même, dans certains contextes (Rwanda, Côte-d’Ivoire), jusqu’au discours de haine visant certaines communautés.

Deuxièmement, le contexte socio-économique n’était pas favorable au développement d’entreprises médiatiques privées : étroitesse et manque de structuration du marché publicitaire en dépit d’une progressive libéralisation de l’économie ; faible pouvoir d’achat des citoyens-consommateurs ; coûts élevés de la production médiatique dans des pays devant importer tous les intrants.

La libération de la parole, dans un contexte faiblement régulé, a entraîné l’émergence de discours offensifs, voire insultants, souvent partisans, allant même, dans certains contextes (Rwanda, Côte-d’Ivoire), jusqu’au discours de haine visant certaines communautés

Enfin, les obstacles politiques et les difficultés économiques ont été lourds de conséquence pour la consolidation du groupe professionnel des journalistes dans ce nouveau contexte : le modèle du journaliste « indépendant », « contre-pouvoir » et « voix des sans-voix » s’est trouvé en contradiction croissante avec des pratiques liées à des préoccupations de survie économique, des priorités militantes ou des stratégies carriéristes, entravant également la solidarité professionnelle. Les organisations professionnelles ont peiné à susciter l’adhésion de l’ensemble des journalistes. Et les pouvoirs politiques ont souvent encouragé toutes les divisions susceptibles d’affaiblir le groupe professionnel.

Toutefois, si le «  printemps  » de la presse africaine a rapidement débouché sur un marasme automnal, quelques personnalités fortes ont émergé, se battant pour défendre un journalisme professionnel, au service du citoyen.

 

  • L’ASSISTANCE INTERNATIONALE AUX MEDIAS AFRICAINS : UN NOUVEAU « MARCHÉ »

Dans un de ses premiers éditoriaux, Norbert Zongo remarquait : « les Burkinabè ne doivent pas perdre de vue cet aspect des choses : si la presse devait être soustraite de l’échafaudage démocratique, tout le système croulerait. Des pays comme le Danemark – surtout -, les États-Unis et la France le savent bien et soutiennent la presse burkinabè. »

La disponibilité des financements a permis, dès le début des années 1990, la création d’opérateurs spécialisés ou l’orientation vers le secteur des médias africains d’organisations non gouvernementales (ONG) actives préalablement dans d’autres domaines. En France, les deux ONG plus actives ont été l’Institut Panos Paris, fondé en 1986 et le Groupe de recherche et d’échanges technologiques (GRET). En Suisse, la Fondation Hirondelle, créée en 1995, s’est spécialisée dans la mise en place de médias indépendants et pluralistes dans les zones en conflit ou post-conflit, généralement en partenariat avec les missions de maintien de la paix des Nation Unies.

A côté de ces ONG ou fondations privées, des structures publiques ont progressivement développé des programmes d’appui, souvent en lien avec les médias publics : Radio France International (RFI) et l’Agence française de développement des médias (CFI), puis France 24 pour la France, British Broadcasting Corporation (BBC) pour le Royaume-Uni et, plus tard, la Deutsche Welle (DW) pour l’Allemagne.

Enfin,  du côté des pratiques et des identités journalistiques, si la question du « professionnalisme » a beaucoup occupé les partenaires des médias africains, débouchant sur une offre pléthorique de formations souvent courtes et redondantes, force est de reconnaître que les méthodes utilisées et les modèles véhiculés se sont révélés fréquemment inadaptés aux réalités locales, plus guidés par les objectifs et l’agenda de l’organisme assurant la formation que par les besoins locaux.

Dans son ouvrage publié en 2005, Thierry Perret concluait que l’aide aux médias africains avait été non seulement « inutile », mais « nocive », « car elle dépossède les hommes auxquels elle s’adresse de leur responsabilité et de leur autonomie ».

 

  • RESTAURATIONS AUTORITAIRES ET EMERGENCE D’UN CHAMP MEDIATIQUE « LIBERAL AUTORITAIRE »

Les défis auxquels sont aujourd’hui confrontés les médias d’Afrique francophone sont d’abord politiques. Après les espoirs démocratiques du début des années 1990, de nombreux pays connaissent des processus de restauration autoritaire : élections manipulées, blocage de toute possibilité d’alternance, violation des droits humains fondamentaux, harcèlement ou exclusion de l’opposition, affaiblissement de la société civile, accaparement des richesses nationales par l’entourage présidentiel, adoption de mesures liberticides au nom de la sécurité nationale.

La plupart des pays d’Afrique francophone sont aujourd’hui qualifiés par les politologues de régimes « hybrides » ou « semi-autoritaires » . Marina Ottaway définit ces régimes comme « des systèmes ambigus qui combinent l’acceptation rhétorique de la démocratie libérale, l’existence de quelques institutions démocratiques formelles et le respect pour une sphère limitée de libertés civiles et politiques, avec des traits fondamentalement illibéraux ou même autoritaires. »

 

  • ATTEINTES A LA LIBERTE DE LA PRESSE ET AUTOCENSURE

Dans de nombreux pays, les menaces et attaques contre la liberté de la presse officiellement proclamée, sont récurrentes. Deux organismes mesurent annuellement le degré de liberté des médias : Reporters sans frontières en France et Freedom House aux Etats-Unis. Dans le classement 2018 de RSF, seuls cinq pays africains figurent dans le « top » 50 (Ghana, Namibie, Afrique du Sud, Cap-Vert, Burkina Faso), dont un seul est francophone.

Aux pressions et menaces directes, aux violences perpétrées contre l’exercice du métier, s’ajoutent les pressions indirectes qui visent à décourager les entrepreneurs médiatiques : formalités administratives pesantes, fiscalité punitive envers les organes dissidents, multiplication des procédures judiciaires sous des prétextes fallacieux

La liberté de la presse est considérée comme en difficulté dans neuf pays africains francophones et en réel danger dans sept autres cas. Enfin, le Burundi figure sur la liste noire des pays où les médias ne jouissent plus d’aucune liberté. Lorsqu’on observe la tendance générale depuis 2005, on constate que, sur 18 pays, seuls trois (Côte-d’Ivoire, Mauritanie et Togo) ont connu une évolution positive significative : les autres stagnent ou sont en recul.

Aux pressions et menaces directes, aux violences perpétrées contre l’exercice du métier, s’ajoutent les pressions indirectes qui visent à décourager les entrepreneurs médiatiques : formalités administratives pesantes, fiscalité punitive envers les organes dissidents, multiplication des procédures judiciaires sous des prétextes fallacieux.

 

  • MAINMISE SUR LES MEDIAS D’ETAT

Outre leurs pressions sur les médias privés, les régimes africains francophones ont opéré une totale reprise en main des médias publics, qu’ils considèrent comme des outils de promotion de l’activité gouvernementale, voire au service du culte de la personnalité du chef de l’État.

Après quelques tentatives, durant les années 1990, de mutation des médias d’État en véritables médias de service public (au Sénégal et au Burkina Faso, par exemple), les pouvoirs en place ont réaffirmé leur autorité sur les journaux et chaînes publiques  : nominations politiques des plus hauts responsables, interventions constantes dans les contenus diffusés, interdiction tacite ou explicite de donner la parole à l’opposition politique, voire à la société civile.

 

  • MANIPULATIONS DU CADRE LEGAL ET DES INSTANCES DE REGULATION

Dans tous les pays francophones, l’émergence du pluralisme médiatique a nécessité l’adoption d’un nouveau cadre légal et d’instances publiques de régulation du secteur des médias. Toutefois, dans un contexte où la justice manque bien souvent d’indépendance et où l’inapplication des lois peut être chronique, les législations progressistes adoptées ne sont pas parvenues à protéger l’activité des journalistes.

Au contraire, une magistrature politisée et aux ordres, ainsi qu’une instance de régulation manipulée par le pouvoir exécutif peuvent devenir des instruments de coercition remarquablement efficaces, en jouant sur les espaces de libre interprétation laissés par la loi.

Le contrôle des pouvoirs publics dépasse le cadre des seules productions journalistiques. Dans des pays où les artistes sont souvent politiquement engagés, la musique est devenue l’objet de censures diverses : nombreux sont les gouvernements qui ont décidé de l’interdiction du passage à l’antenne de certains morceaux jugés trop critiques vis-à-vis de leur mode de gouvernance.

 

  • MUTATIONS DANS LE CHAMP PROFESSIONNEL : LA REVOLUTION DES RESEAUX SOCIAUX

Agissant dans un système médiatique « libéral autoritaire », inscrit dans une économie informelle, les journalistes d’Afrique francophone se trouvent également confrontés à des défis professionnels et identitaires. D’abord, ils font face à une perte importante de leur crédibilité auprès des publics. Les enquêtes de l’Afrobaromètre, portant sur onze pays d’Afrique francophone, montrent que la confiance en la capacité de la presse à révéler les erreurs du gouvernement décline.

Outre cette perte de crédit des journalistes, l’irruption d’Internet et la percée des réseaux sociaux ont entraîné le déplacement du débat critique –  voire des pratiques d’investigation  – vers les réseaux sociaux, où s’entremêlent voix journalistiques et voix profanes – dont celles émanant d’une diaspora souvent d’autant plus vindicative que les espaces de liberté d’expression sont confisqués à l’intérieur du pays d’origine.

Là où les voix indépendantes sont malmenées, où les journalistes suscitent la méfiance, les populations se tournent désormais vers WhatsApp, Facebook ou Twitter pour s’informer, avec un risque accru d’être confrontés à la propagande et aux manipulations.

 

  • OÙ SONT LES HERITIERS DE NORBERT ZONGO ?

Dans ce paysage médiatique d’Afrique francophone, près de trois décennies après sa libéralisation et vingt ans après l’assassinat du journaliste burkinabé, où sont les héritiers de Zongo ? Pas dans son journal, disparu en 2015, après être passé de mains en mains, géré par la famille du défunt et animé par quelques jeunes qui n’avaient ni le carnet d’adresse, ni la capacité d’analyse, ni la plume acérée du fondateur de L’Indépendant. Une petite partie de ces héritiers est toujours active dans la presse écrite ou audiovisuelle privée, mais ils sont souvent malmenés par les pouvoirs en place et ostracisés par leurs confrères qui ont opté pour d’autres types de pratique et ne leur manifestent guère de solidarité. D’autres sont exilés et tentent, depuis l’extérieur, de maintenir une diversité de regards et de voix. D’autres enfin sont derrière les barreaux, où ils côtoient les activistes de la société civile, grands usagers des réseaux sociaux.

La pratique d’un journalisme rigoureux et indépendant se heurte à de multiples obstacles politiques, économiques et identitaires, favorisant l’autocensure ou le journalisme de communication

Comme cet article l’a montré, la pratique d’un journalisme rigoureux et indépendant se heurte à de multiples obstacles politiques, économiques et identitaires, favorisant l’autocensure ou le journalisme de communication. La globalisation et les évolutions technologiques ouvrent de nouvelles perspectives, mais charrient aussi des menaces pour les journalistes soucieux de fournir au public une information vérifiée et équilibrée.

 

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